Joliflûtiau

Joliflûtiau

Les deux fées remontèrent la grand’rue de Joliflûtiau, Pimprenouche saluant une connaissance tous les trois pas et Pétrol’Kiwi scrutant chaque détail de sous un air indifférent. Plutôt qu’une rue, c’était un large chemin de terre piétinée serpentant entre des chaumines en pierres blanches, gaiement coiffées de paille dorée, et qui s’étalaient sur des pelouses assez mal tondues.

– Salut Cumain ! Salut Percy ! frimait Pimprenouche en agitant la main à droite et à gauche, recueillant beaucoup de beaux sourires, autant d’exclamations chaleureuses et quelques grimaces. Les portes et les fenêtres étaient grandes ouvertes, déversant des flots de naines affairées, du pain blond plein les bras, de nains diligents chargés de salades et de paniers d’oeufs, d’enfants courant, de porchonous dodus et de volailles très dignes, en grand plumage. Les deux fées traversèrent un potager (« Alors, Phenouï ? Ca pousse ? ») puis un ru minuscule qu’enjambait un petit pont arqué. Elles croisèrent plusieurs troupeaux d’oies à la démarche papale, une théorie de minuscules poussins jaunes qui s’éparpilla à leur approche comme un collier cassé, et un nuage bruyant et crachant, composé de deux petits chats arc-boutés sur un seul chiot. Brusquement, Pimprenouche fit un crochet :

– Viens par là, Pétrol. Vite !

Pétrol’Kiwi la suivit derrière un gros pommier en fleur.

– Un ennemi ?

– Un mari.

Un bruit de succion dentaire passa sur la route, derrière le pommier, et s’éloigna lentement. Pétrol’Kiwi risqua un œil au delà du tronc moussu : un vieillard cheminait, tétant une dent creuse et pesant sur un bâton de marche noueux.

– Un, euh… mari ? Ca ?

– Ca même.

– Mais tu…

– … n’as pas encore vu sa femme.

A dix pas derrière lui se balançait nonchalamment la plus large paire de hanche qu’ait jamais pu s’offrir une taille pas plus épaisse qu’un cou. La courbe se prolongeait, au-dessus et en-dessous, à la façon lisse et arrondie d’une amphore, pour finir, en bas, par deux minuscules pieds chaussés de fin chagrin blanc et, en haut, par deux épaules rondes comme des galets. Un chignon bleu comme la nuit surmontait le tout, véritable geyser de bouclettes, bouillonnant, déferlant et ne s’effondrant jamais. L’ensemble était serré dans une tunique vert sombre, probablement cousue à même la peau depuis le creux des genoux jusqu’au milieu du dos, et moussant en falbalas le long des chevilles et des omoplates. Pétrol’Kiwi se tourna vers Pimprenouche, qui s’épongeait le front :

– Et la face vaut le côté pile ?

– Parfaitement assortie.

– Crénom…

Les hanches tanguaient d’un côté, puis de l’autre, tendant le tissus léger entre les deux fesses, et entraient en résonance avec les molles oscillations du chignon. Un beau bras, couvert de bracelets d’argent, se leva avec une langueur infinie, s’agita vaguement en direction du vieux nain qui se traînait derrière sa canne :

– Raselhanoutochou ! Attends-moi !

– Tst ! siffla Pétrol’Kiwi. Le ramage s’est trompé de plumage. Elle a une voix d’ongle retourné. Comment supportes-tu ça ? Moi, je lui aurais coupé la langue.

Pimprenouche gloussa vulgairement :

– Quand je commande une choucroute, je ne jette pas la saucisse. Viens par là.

Elles dévalèrent une pente de gazon, qui les mena devant une imposante chaumière dont la façade blonde était cloutée de trophées ogres (deux poils de torse enroulés, une touffe de barbe en faisceau et une prémolaire quasi-intacte.).

– Et ça, qu’est-ce que c’est ? murmura Pétrol’Kiwi, en désignant un bouclier en bronze émaillé de bleu, qui pendait comme un écusson au dessus du linteau de la porte.

– Le bouton de culotte de Lord Koue’n de Baal’n, lui répondit Pimprenouche, en saisissant à deux mains le heurtoir de bronze cloué à l’épais ventail de chêne. Elle le souleva péniblement, et le laissa retomber. De l’intérieur, une voix s’éleva, grave, basse, assez massive pour en imposer à dix centimètres de chêne.

– Qui va là ?

– C’est la fée Pimprenouche qui requiers l’entrant, ô Fenugrec leur chef.

– Sois la bienvenue, ô Pimprenouche notre voisine, et néanmoins amie.

Pimprenouche empoigna la bobinette blindée et tira. En vain. Elle la poussa, sans plus de succès. Pétrol’Kiwi sursauta en entendant deux volets claquer avec fureur contre la façade, à trois pas d’elle. Un nez rouge de colère apparut au ras de l’appui-fenêtre :

– Mais elle va me faire choir ma chevillette toute neuve, cette foutue géante !

Cette voix là s’était approprié tous les aigus dont l’autre n’avait pas voulus, et jaillissait d’un visage de matrone si renfrogné que le double menton pointait encore plus loin que le nez.

– Tu n’as qu’à la huiler, ta chevillette, brouteuse de pâquerettes ! aboya Pimprenouche.

– Comment ça, elle n’est pas huilée, ma chevillette ? rugit la naine. Le double menton disparut de la fenêtre. Cinq secondes plus tard, la porte s’ouvrait d’un coup, dans un grand fracas de bobinette déchiquetée. Pétrol’Kiwi évita de justesse les éclats de fonte et se colla au mur, tandis que l’ample voix grave prononçait, d’un ton érodé par trente ans de patience :

– Mais enfin, Mimyne…

La naine se planta sur le pas de la porte, face au nombril de Pimprenouche, les pommettes écarlates, la mèche avant hérissée d’indignation, et la bouche aussi pincée qu’un trou du cul. Elle serra deux poings dodus et les posa à plat sur ses hanches :

– Pas huilée, hein ?

– Non, pas huilée. Pas huilée du tout, même, rétorqua Pimprenouche en croisant les bras dans son dos, et en bombant le torse d’un air belliqueux.

– Ah, c’est comme ça, hein ?

Par extraordinaire, la naine parvint à se rengorger encore un peu plus, serra autour de ses épaules son petit fichu noir, contourna Pimprenouche du mouvement de hanche le plus méprisant que puisse se permettre un os de bassin, et traversa à pas comptés la pelouse ensoleillée, laissant derrière elle un sillage de commentaires :

– Pas huilée, tiens donc. Ca sort juste de sa cambrousse, ça n’a même pas de quoi se payer une porte, et ça vient faire des commentaires haut perchés sur les chevillettes des autres, tiens donc. Et l’autre marcassin ne me défend même pas, bien sûr.

Pimprenouche détricota le sort grenouillomorphe qu’elle avait discrètement invoqué dans son dos et s’essuya le front, tandis que Pétrol’Kiwi se décollait lentement du mur :

– Mimyne ?

– C’est Pharyne, la femme du chef, siffla Pimprenouche avant de fouler le seuil d’un pied altier. Pétrol’Kiwi regarda la naine qui s’éloignait, raide comme un petit doigt, puis tendit l’oreille vers l’intérieur de la salle (où Pimprenouche saluait le dénommé Fenugrecnotrechef, à moins qu’elle ne l’engueulât, ce n’était pas très clair) et partit, sur la pointe des pieds et la truffe en alerte, à la poursuite de la-dite Mimyne.

Au prochain rengorgement, songeait-elle en se faufilant entre nains, porchonous et pommiers, va-t-elle faire un salto arrière ou se fouler les cervicales ?

Mimyne, une fois hors de vue des alentours de sa maison, quitta son pas compté pour une foulée rageuse qui faisait rebondir sa longue tresse noire sur ses larges fesses. Elle traversa le village d’une traite, la natte se tordant, valsant et tressautant comme un pendu au bout d’une très longue corde un jour de grand vent, et entra dans une chaumine bâtie un peu à l’écart. A vue d’œil, c’était une boutique, ornée d’une enseigne en forme d’anguille.

A vue de nez, c’était effroyable.

Tout autour, sur une cinquantaine de mètres, au milieu de touffes d’herbe en mauvaise santé, quelques semis de pommes de terre agonisaient dans un silence poignant. Accroupi sur l’anguille en fer blanc, un vautour dormait.

– Bon sang, murmura Pétrol’Kiwi en se mettant un doigt dans chaque narine, zans zette enzeigne, j’aurais juré que Bibyde édait allée ze regueillir zur les reztes de za védérée bère…

Elle se glissa derrière un puits rond surmonté d’un petit toit de paille, ôta un doigt, inspira une fois :

– …récemment décédée. En compagnie du reste de sa famille. Sur dix-neuf générations de leur race. Ô mazette ! Collatéraux et bétail compris. Un vrai carnage.

La fée en était à vaumir dans le puits, estimant qu’il devait en avoir vu d’autres et des moins fraîches, quand Mimyne sortit de la poissonnerie, une petite fiole à la main, nimbée d’un nuage de mouches et le teint à peine brouillé. Un gaillard large comme un buffet, qui portait avec désinvolture un quintal de ferraille martelée en forme de cuirasse, et un demi quintal en forme de marteau négligemment jeté sur l’épaule, la salua au passage avec un grand rire de casse-têtes entrechoqués :

– Alors, ma bonne dame, on vient respirer le bon air du large du siècle dernier ?

Mimyne haussa ses épaules toujours strangulées par le petit fichu noir et pondit, du bout de ses lèvres violettes de rancœur :

On prétend que ma chevillette n’est pas huilée.

– Vraiment ? rigola le nain blindé, qui s’arrêta et s’appuya nonchalamment sur le manche de son enclume portative. Mimyne agita la fiole qu’elle tenait à deux doigts, pour en chasser les mouches, et reprit :

On prétend que ma bobinette renâcle. On me fait des remarques ! On accueille sous mon toit des pécores incapables d’ouvrir une porte sans la fracasser. On tolère que ça me fasse des commentaires outrageants ! Alors je suis venue, épouse docile, acheter de cette bonne huile de foie de brochet…

Le nain blindé éclata à nouveau de son énorme rire :

On n’est pas prêt de recommencer à critiquer, si je comprends bien. On préfèrera rentrer chez soi à coups de hache, plutôt que de refaire une seule allusion à une serrure, je parie.

Mimyne ravala un rictus pervers et repartit d’un pas digne vers sa demeure, tandis qu’un petit nain à grande moustache sortait en fulminant de la boutique, une tanche putréfiée à la main :

– Qu’est-ce qu’il a, le siècle dernier ?

– Il a qu’il se plaignait déjà de l’odeur, le siècle dernier ! aboya le nain blindé.

– Ca, je peux dire que… bredouilla Raselhanout qui arrivait sur ses entrefaits, toujours suivi de sa magnifique épouse.

– Raselhanoutochou ! Tu vas encore te prendre un mauvais coup, geignit celle-ci de sa voix de débouche-lavabo.

– Dire quoi ? Qu’est-ce qu’il a à dire, l’ancêtre ? hurla la grande moustache au nez goûteux du vieil homme. Lequel, avec une vigueur étonnante, leva son bâton de marche et l’agita au dessus de sa tête en braillant :

– Je dis que c’est vrai ! Parfaitement frais ! Euh, vrai !

– C’est vrai que c’est farpaitement pas frais, rigola le nain blindé.

– Plaf ! lui répondit la tanche. Pétrol’Kiwi, les doigts toujours dans le nez, jugea plus prudent de s’esquiver pour suivre Mimyne.

Elle la rattrapa juste devant son imposante chaumière, alors que deux nains en braies rayées essayaient, à l’aide d’un manche à balai, de décrocher le bouclier bleu suspendu au dessus du linteau.

– Ah ! Je vois, lança Mimyne d’une voix à carboniser les verrues. L’autre marcassin cherche à s’esquiver.

Elle s’arrêta devant la porte et toisa les deux nains sans mot dire jusqu’à ce qu’ils se déconcentrent, se décontenancent, se déconfiturent et s’écartent piteusement. Mimyne noua alors son fichu noir autour de son nez, déboucha son flacon et entreprit de huiler d’abondance chevillette, débris de bobinette, gonds, heurtoir et poignée. Pétrol’Kiwi battit précipitamment en retraite tandis que Mimyne, intrépide ou enrhumée, saisissait la poignée et ouvrait grand la porte, avant de la claquer bruyamment derrière elle. Les deux nains, les yeux larmoyants, tentèrent de reprendre leur tâche :

– J’arrive bas à le dégrocher d’ude zeule bain, se plaignit l’un d’eux.

– Bets-y les deux, badade ! répondit l’autre.

– Et gomment je be binze le dez, balin ?

– Doi, du dégroches le bazar et boi, je dous binze le dez. D’agord ?

Par la fenêtre, retentit une fois de plus la voix de basse de Fenugrec :

– Bais enfin, Bibyde…

D’épais volutes de puanteur commençaient à rouler autour de la maison, faisant noircir l’herbe, jaunir les pommiers, fuir les poussins et pisser les chiens, sous les yeux écarquillés de Pétrol’Kiwi. Elle fit un bond démesuré quand une petite main froide se posa sur son épaule :

– Ce d’est gue boi, grommela Pimprenouche dans son dos. Fedugreg m’a audorisée à rabazer de l’agodie de boule dans les boulaillers du village. Viens-du ?

Pétrol’Kiwi, quatre doigts dans le nez, n’arrivait pas à détacher son regard de la maison du chef : un gros nain aux tresses multiples, qu’elle supposa être le fameux Fenugrec leur chef, venait de se jeter par la fenêtre et roulait sur le gazon en vaumissant, tandis que les deux nains à rayures décrochaient enfin le bouclier, d’une seule main et à grand bruit (Blang clabang !). Pétrol’Kiwi inspira par la bouche, libéra ses doigts, en tira un claquement mouillé, soupira de soulagement et demanda :

– Qu’est-ce qu’ils font ? Qu’est-ce qu’ils veulent faire ?

– Le distingo est cruel, chuchota Pimprenouche en se débouchant aussi le nez. Ce qu’ils veulent faire, c’est placer le bouclier sur leurs épaules et Fenugrec leur chef sur le bouclier.

– Ah.

– Il ne se déplace pas autrement. Une sorte d’alternative naine à la bipédie. Peut-être liée à une ferme volonté gouvernementale de soutenir l’emploi tertiaire. Et ce qu’ils font, c’est rêver tout debout qu’ils vont réussir un coup pareil d’une seule main, et les doigts dans le nez.

Zuip ! Blonk. Aïe !

– Qu’est-ce que je disais ? Dis-donc, il n’est pas un peu fort, ton sort ?

Clang !

– Simple enchantement rapproché d’huile essentielle. Ca sent meilleur, non ?

– Ca sent, pas de doute. C’est fait avec quoi ?

– C’est fait au plus court. Pétrol’Kiwi jeta un œil sur les essences agricoles alentour.

Clonk blang aïe !

– Ca sent surtout la pomme, grommela Pimprenouche.

– Y en a.

– Mais y a pas seulement que de la pomme. Il n’y aurait pas des fois de la betterave ?

– Bais fais adenzion !

– Plutôt de la patate. De la sciure de bois, peut-être bien un peu. J’ai fait dans le tout venant.

– Kablong balang !

– Grédin !

– Alors la prochaine, risque-toi dans le bizarre : j’ai le petit-déjeuner qui remonte. Allez, nous quittons ces lieux pollués et nous filons chez mon copain Pistou. Il y a trois matins de ça, il a retrouvé toutes ses poules au format X-Large, avec de l’omelette jusque dans le larynx.

– Toutes ?

– Vous gommenzez à me zordir par le dez, vous deux !

– Toutes.

– Bais, chef…

– Et trois canards, un jars et deux dindons.

– Deux dindons ??

– Gazez-vous !

– Pas plus rancunier qu’un dindon. Même morts, ils glougloutent encore. La récolte sera bonne.

Les deux fées s’éloignèrent de la maison sinistrée, côte à côte dans leur étroite bulle de pomme concentrée.

– Et rabazez-moi zes bouzins grevés !