Ainademar

Ainademar

« D’une affabilité tibétaine, elle avouait cependant des ancêtres européens dans l’épaisseur de sa taille et dans je-ne-sais-quoi de raide et de blafard. Ma mère trouvait qu’elle puait le suédois. Moi, je l’aimais.
Cette femme, discrète dans ses relations avec les autres, n’admettait aucune souplesse dans sa relation à elle-même. Elle portait fièrement un doigt tordu par une arthrose d’un autre âge. Ses hanches étaient entièrement prothésées, mais la voussure de son dos indiquait qu’elle ne suivait pas de programme hormonal post-ménopause. Pourtant elle était soigneuse, et je n’ai jamais vu une mèche dépasser de son chignon blanc. Simplement, elle portait ses quatre-vingts ans moins bien que d’autres leurs cent dix parce qu’elle refusait de refuser les ravages du temps. Quand je lui suggérais de relancer sa pigmentation capillaire ou d’essayer des patchs pour reépaissir la peau, elle souriait doucement et disait, de sa voix râpée par l’accent de shantung :
« Mon petit, on a l’âge de ses souvenirs. »
Jamais personne d’autre ne m’a appelée « mon petit ». Je suis comme tout le monde : j’ai voué un amour sans borne à la première personne qui m’a manifesté de la tendresse. […]
Ainademar s’occupait donc de deux Jardins, c’est-à-dire d’une douzaine de minuscules serres tassées dans des recoins de couloirs. Ces Jardins d’étage représentaient tout l’apport en Verdure de la plupart des habitants de woroïno (Les grandes Jungles vertes qui valsent au-dessus de nos têtes, soubassées d’antigravitons et dégoulinantes de Fougères épaisses, sont une invention du siècle dernier.). Le poste d’ainademar avait un nom : polléinisatrice. Il ne restait déjà pas grand-chose des polléinisateurs naturels et on n’avait pas encore mis au point les nano-insectes, alors ainademar passait ses journées à s’y substituer. Elle promenait toujours, en bandoulière, une boîte noire remplie de pinceaux, de pipettes et de morceaux de tissus très fin sur lesquels elle recueillait de minuscules pincées de Pollen. J’adorais la regarder faire. Ses gestes étaient d’un calme de lac et le bruit de ses ongles cherchant un instrument au fond de sa cassette me jetait dans des langueurs moites. Elle portait en général un masque de gaze et je me souviens du sourire voilé, lent et heureux, qu’elle m’adressait quand elle avait réussi la difficile insémination du Cornichonnier. Elle s’essoufflait rapidement : ses poumons étaient nés dans une atmosphère beaucoup plus oxygénée et son réflexe respiratoire avait de fréquents ratés. Alors elle s’asseyait près de moi et me caressait l’épaule, comme à une partenaire avec laquelle on vient de réussir une tâche difficile. Ensuite je l’aidais à nettoyer ses instruments, ou à broyer dans un mortier ses étranges emplâtres à Greffons. Elle m’offrait des Pois à l’Anis ou des Baies d’Aubépine confites, en bâton, et me parlait de ses Plantes, de l’anémie de son Osier, de la reprise de son Bambou. Son seul souci, c’était qu’il fallait bien qu’elle vive de son métier, c’est-à-dire qu’elle cueille de temps en temps quelques-unes de ses Plantes. Ça lui faisait le même effet que d’étrangler un Chat. Alors je le faisais, moi, avec un sentiment d’utilité magnifique. Je déversais ma récolte sur ses genoux et nous la rangions ensemble. Les heures coulaient, douces comme l’oubli, dans la petite serre mouillée de faux soleil et de brume. J’aplatissais les Pétales des Fleurs de Pêcher, coupais les tiges des Pivoines dans le sens de la longueur, liais en berlingot les Feuilles d’Artichaut et les alignais dans des caissettes. Pendant ce temps, les mains abîmées d’ainademar faisaient des miracles : colliers de Roses, sceaux gravés dans des piécettes de Cèdre, flûtes de Roseau. Depuis (bénie mille fois soit cette femme), je n’ai jamais présupposé aucun rapport entre l’apparence des gens et ce qu’ils sont capables d’accomplir. Cmatic a dû manquer de ce sage enseignement : il a cru pouvoir tuer iasmitine à mains nues, comme une simple femme.
Penchée sur son travail, raide dans son costume de rhumatismes, ainademar me racontait des histoires qui me semblaient aussi vieilles qu’elle : les trois royaumes combattants, le rêve dans le pavillon rouge. Je hurlais de rire : c’était plein de héros qui marchaient tout droit vers l’horizon, à l’air libre, avec un simple chapeau de Paille sur la tête et de l’Herbe jusqu’aux genoux, et de barques glissant sur des eaux potables piquées de Hérons et couvertes de Nénuphars sous un grand ciel bleu. » (p. 43)

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