Le dernier paillasson avant la Fin du Monde [extrait]

« Cendrillon fit une douzaine de galipettes stratosphériques, pour s’habituer à sa nouvelle condition de spectre impondérable. Le ciel avait un air étrange, un peu plus loin, là où se trouvaient les étoiles. Comme s’il était peu ou prou en train de s’enrouler comme un… comme un… comme une carpette qu’on roule. Cendrillon baissa ses yeux transparents : Nom d’un petit Dieu…

Cendrillon survolait la Terre en baillant de stupéfaction : ce n’était qu’un incendie sans fin, un enfer rouge où grouillaient des bêtes flamboyantes, des diables hystériques, des sauterelles à visage de femmes avec des couronnes d’or et des crocs de lion, des cavaliers vêtus de soufre et, ça et là, quelques cohortes absurdes de spectres drapés dans des aubes blanches qui se repentaient férocement et en appelaient à cors et à cris à la Justice Divine.

Cendrillon se poussa juste à temps pour laisser passer un astre tombé du ciel, vert comme l’absinthe.

[…]

Cendrillon, effarée, oscillait comme un ballon météo au dessus des nuées brûlantes. Elle vit le soleil noircir et la lune s’ensanglanter, elle entendit de monstrueuses trompettes lever des chevaux multicolores, et regarda passer la Grande Peste sur une rosse étique, verte comme un cadavre, haute comme autrefois les nuages et qui rongeait un mors d’ossements. Elle vit tournoyer des ouragans de grêle, de feu et de sang qui traçaient de grandes roues rouges dans le ciel, et d’étranges illusions de femmes, couvertes d’étoiles et de pierreries, qui sortaient de la mer en furie avec des cuisses aussi larges qu’un continent, puis des chimères en forme de gragon, hérissées d’un nombre incomptable de cornes et de mufles ceints de diadèmes monstrueux, avec des pattes d’ours qu’elles levaient jusqu’aux astres et des gueules de lion à bouffer le mont d’Eve, et tout ça rugissait, bramait, réait en bavant des torrents d’acide, en crachant des océans de mercure !

Alors Cendrillon prit un peu de hauteur et chercha une issue dans ce monde de fou, à la lumière horrible du soleil en train de s’éteindre et de la lune décapitée. »