L’ivresse des providers

Visuels de référence

Les sites fous d’Onésiphore

Et pour quelques molécules d'épinard« Sitôt sortie de la lessiveuse de la numérisation et de l’essoreuse de la modulation, Mismas s’était vue embarquée dans la plus monstrueuse partie de montagnes russes de toute l’histoire de la Grande Russie. A côté, l’Anapurna faisait assiette creuse. Elle et les fées avaient filé comme des finalistes olympiques de bobsleigh le long des autoroutes de l’information dans un grand hurlement d’octets froissés, avant d’être crachées au cœur d’un modem qui les avait démodulées à grands coups de dents. Et elles avaient échoué dans un… dans un truc.

– C’est une copie 3D de l’Allégorie de l’œuvre missionnaire des jésuites, dit aimablement un gros spectre au teint affreux. Andrea Pozzo, vous connaissez ? La voûte de la nef de Sant’Ignazio, à Rome ? Non ? Avec quelques… divans profonds en plus.

L’Allégorie de l’oeuvre missionnaire des jésuites originale orne le plafond d’une nef éléphantesque qu’elle ne contribue pas à rapetisser. Elle représente un quadrilatère de colonnes et d’arcades soutenant d’autres colonnes et arcades soutenant la même chose un nombre consistant de fois, du point de vue d’un homme allongé par terre au milieu du quadrilatère, les yeux tournés vers le ciel. Lequel ciel apparaît tout en haut et tout autour, à travers les arcades, aussi torchonné qu’un éternuement de chantilly. Une modeste centaine d’archanges pauvrement vêtus, d’angelots à poil et de nuages molletonnés se bousculent entre les chapiteaux.

– Des animations que j’ai faites avec le logiciel Jerk, dit un maigrichon tout sale et pas plus vêtu que ses anges. Sont chouettes, hein, mes bonshommes sous Jerk ? J’en ai chié avec les textures.

Mismas se souleva péniblement sur un coude, se pencha par dessus l’accoudoir cramoisi de son divan, jeta un œil sur la perspective en contrebas (laquelle était le miroir de la perspective en contre-haut, colonnes chair fraîche et chantilly à perte de vue) et se rallongea en gémissant : ils étaient installés sur une corniche à peine plus large qu’elle. »

(Page 99, chap. Et pour quelques molécules d’épinard)

Et pour quelques molécules d'épinard« Mismas repoussa rageusement un filament rouge qui s’obstinait à lui chatouiller la narine droite. Autour d’elle ça grouillait littéralement de filaments : des rouges, des blancs, des noirs, des jaunes, des petits et des gros, des longs et des courts, des baveux et des dentelés, bref ça grouillait. Et ça bougeait vaguement, avec bonhomie et insistance. Comme une prairie d’herbes génétiquement très modifiées, voire franchement hybridées à l’ergot de seigle.

– C’est tout simple, dit Onésiphore en joignant le geste à la parole. Vous chopez trois ou quatre filaments, vous les tordez violemment comme ça, vous faites un noeud et vous vous asseyez dessus.

– Ca euh… ça ne leur fait pas mal ? bafouilla Mismas.

– Probable que si. Parce qu’après, les autres se le tiennent pour dit.

– Mais c’est… c’est un coup à alerter la Société Protectrice des euh… Filaments, non ?

– Des Projections Gestuelles de Mythes Archaïques, s’il vous plaît.

– Ah oui, souffla tristement Mismas. Elle se demanda si elle avait bien fait de demander à déménager. Tout compte fait, les angelots sous Jerk avaient meilleure allure que ces… trucs là, projection machin. Elle se demanda aussi si ça valait le coup de redemander à redéménager : Onésiphore avait l’air de disposer d’une liste d’adresses de sites tous plus abominables les uns que les autres. C’est une chose que d’admirer une toile d’Action painting, c’en est une autre que de se retrouver assise en tailleur au milieu d’une oeuvre de Jackson Pollock en 3D.

– Sinon, j’ai aussi un site de Dali ! proposa Onésiphore. Le Grand Masturbateur ! »

(Page 102, chap. Et pour quelques molécules d’épinard de plus.)

Et pour quelques molécules d'épinard« Les spectres, les fées et Mismas étaient debout devant la vitrine d’un café. Il faisait nuit. Très nuit. La lumière du bistrot diffusait une aura verdâtre qui éclairait l’asphalte gris et la devanture d’un magasin où trônait, esseulée, une vieille caisse enregistreuse. A l’intérieur du troquet il n’y avait qu’un grand bar en bois triangulaire sommé de deux gros percolateurs. Un serveur tout blond en blouse et calotte blanches lavait la vaisselle. Assis sur de hauts tabourets deux hommes en chapeau mou et une femme rousse écoutaient pousser leurs cheveux. La femme regardait ses doigts en frissonnant dans sa blouse de soie rose. Il y avait, sur le bar, un dévidoir à serviettes en papier, des verres, des tasses, une salière. Mismas pensa à des œufs durs :

– Je mangerais bien quelque chose, moi…

Les autres la regardèrent de travers. Elle recula de quelques pas pour lire le nom du troquet :

Phillies…

– Ca, pour être dépouillé… murmura Cid. Romu@ld le mouton collait sa truffe contre la vitrine du troquet virtuel en ouvrant de grands yeux. Mismas traversa la rue, s’approcha du magasin. Les étals en bois étaient vides. Le mur rougeâtre de l’immeuble était fendu de hautes fenêtres que des stores verts aveuglaient à moitié. Rien ne bougeait. Elle se retourna : au delà du cercle de lumière glauque on ne voyait rien mais on devinait la présence lourde et morte d’un grande ville aux alentours de trois heures du matin. Elle revint vers le bistrot : la femme fixait ses doigts de sous ses paupières lourdement charbonnées, son voisin portait régulièrement sa cigarette à la bouche, le troisième homme buvait une gorgée de temps de temps, le garçon lavait, inlassablement courbé.

– C’est sinistre, grommela Babine-Babine. C’est morbide. C’est mortifère. C’est…

– C’est Nighthawks, de Hopper, s’exclama triomphalement Onésiphore. Félicitez l’artiste !

Et il tendit une main théâtrale vers Ch@mpi, qui refit le nœud de son suaire en rougissant :

– Ah si c’est fait exprès, alors c’est réussi, siffla Babine-Babine.

– J’en ai chié avec les textures, répondit modestement Ch@mpi. Et vous avez vu la fumée volumique ? La cigarette du type, là. Ca a l’air facile, la fumée volumique, mais j’en ai chié.

– Très joli les gars, abrégea Evariste avec une indifférence artistique sculptée dans le marbre, j’en étais à l’Ankou. On peut s’asseoir sur tes tabourets volumiques, Ch@mpi ?

– On peut.

Ils entrèrent dans le troquet et prirent place à côté des trois clients. Mismas plongea un regard halluciné de l’autre côté du bar : c’était du beau travail. Rien ne manquait. Les bacs à vaisselle, la loque, les verres mouillés en train de sécher…

Mismas se frotta le front. Juste en face d’elle la femme en rose faisait bouger ses doigts. Depuis combien de temps était-elle là avec ses épaules maigres, son teint jaune d’oiseau de nuit et sa frange gonflée horriblement désuète ?

J’aimais bien les tableaux de Hopper… Ce que j’aimais avec Hopper, c’était être à l’extérieur de ses tableaux. Je me disais : Oh ben, tant que j’en suis pas là, échouée dans un monde aussi triste que ça, tout va pas si mal. C’est ça que j’aimais bien.  »

(Page 111, chap. Et pour quelques molécules d’épinard de plus.)

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3 comments for “L’ivresse des providers

  1. Max
    22 décembre 2014 at 12 h 00 min

    Il y a un an, la veille des vacances d’été, je me suis demandé ce que j’allais bien pouvoir lire. Comme j’en avais aucune idée, direction la bibliothèque du village, piochant un livre ou deux au hasard, pas vraiment convaincu. Parce que bon, quand on a épluché du fantastique à foison pendant l’adolescence on finit par plus être très emballé…
    Puis, en cherchant dans les basses strates des rayons, je tire un livre aux couleurs étranges. « Blanche Neige et les lances missiles ». Trouvant le titre plutôt fun, je l’empreinte.
    Mais si j’avais su ! Un an plus tard je me tort de rire devant le deuxième tome, devient fan inconditionnelle de Palcopie (pourquoi lui d’ailleurs ?), cherche Posper dans les tableaux de Hopper, apprends l’informatique et réussi à convertir mes amis à la folie de ces bouquins. Ha et comme j’ai conscience de mon retard, je cherche aussi activement les autres tomes (« Ha ouiii celui là on connait ! Mais on l’a pas. » Et vous pouvez le commander ? « Non il est plus édité. » Humph. « Pardon ? » Non rien.)
    Enfin voilà, tout ça pour vous dire merci, j’ai jamais autant apprécier la lecture d’un livre fantastique !

    PS : petite question, le troisième tome c’est Merlin l’ange chanteur (« Merlin l’enchanteur ? » Non, l’ange chanteur, vraiment vous n’y comprenez rien…) ou Blanche Neige contre Merlin l’enchanteur (« Blanche Neige contre Merlin l’ange chanteur ? » Non, l’enchanteur, mais vous le faîtes exprès !) ou les deux ?

    • Catherine DUFOUR
      22 décembre 2014 at 12 h 13 min

      Merci beaucoup pour votre message. Vraiment. En fait, la série « Quand les dieux buvaient » comporte quatre tomes : « Blanche-Neige et les lance-missiles », « L’ivresse des providers », « Merlin l’ange chanteur » et « L’immortalité moins six minutes », parus chez Nestiveqnen et probablement épuisés. Mais ils sont ressortis au Livre de poche en deux tomes : « Blanche-Neige et les lance-missiles » (les deux premiers) et « Blanche-neige contre Merlin l’enchanteur » (les deux derniers) et ceux-là sont tout à fait dispo. Je vous souhaite de très bonnes fêtes.

  2. Max
    22 décembre 2014 at 14 h 20 min

    Merci pour la réponse (super rapide d’ailleurs !)
    Je vais donc me pencher sur cette deuxième partie de série avec plaisir !
    Bonne fêtes à vous aussi et bonne continuation !

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