Merlin l’ange chanteur

Merlin l'ange chanteur

(Quand les Dieux buvaient, Tome 3)
Illustration de Didier GRAFFET
Editions NESTIVEQNEN
(Coll. Fantasy, Mars 2003, prix : 14,90 €)
253 pages, ISBN 2-910899-69-1

Titre original

Un archange nommé Dégage, copyright Flo. Et puis François Manson a trouvé l’ange chanteur par un bel après-midi breton, au salon de Saint Malo. Merci au chouchen.

Temps de rédaction

Un an. J’ai beaucoup souffert. Les bouquins historiques, on ne m’y reprendra plus.

Pourquoi j’ai beaucoup souffert

Parce que l’histoire commence à Babylone et finit en 2400 A.C. D’où un certain nombre de questions délicates.

Avant l’an mille

Votre héros s’assoit sous un arbre par une belle matinée de printemps. Vous imaginez qu’il chantonne plaisamment. Et pour bien marquer l’à quel point il a, malgré sa mine fraîche, un âge antédiluvien, vous lui mettez dans la bouche une chansonnette apprise dans les bordels de Babylone, mille trois cents ans auparavant.

Yapluka trouver un terme babylonien digne d’une chanson de bordel.

J’ai trouvé ça .

Et ça a donné ça :

Cette fois ci, il choisit un pommier noueux au large du village de Dyfed, assez loin de Salisbury. Il s’assit en grimaçant sur la mousse spongieuse, s’adossa à l’écorce poudrée de moisissure verte et arrangea ses ailes autour de lui, façon iconostase liliale. Puis il alluma son auréole, croisa ses mains griffues sur son ventre affamé et entama allegro forte Ka-dingir-rak, chanson babylonienne qui, malgré son titre qu’on peut traduire par La porte du dieu, n’a rien d’un cantique.

(Page 38, chap. La diététique du monothéisme)

  • Votre histoire vous emmène dans les Carpates en 600 A.C.

Yapluka trouver qui pouvait bien vivre là bas, à cette époque là.

J’ai trouvé ça .

Et ça a donné ça :

Un clan de quades, en quête de gibier et de tranquillité loin des envahisseurs avares, posa ses pénates au creux d’une petite falaise usée, couverte de bouleaux et d’oignons sauvages. Il y avait là tout ce dont ils avaient besoin : de l’eau, des taillis à framboisiers, des couverts à lapins, des arbres à couper, une clairière qu’ils allaient agrandir pour y planter des pois chiches et du millet, et une aimable odeur de soupe naturelle. Ils commencèrent par attacher leurs chèvres, détacher leurs chiens et monter leurs premières cabanes. Les enfants lâchèrent dans le ruisseau une flottille de caloians, de petites figurines à forme humaine remplies de fleurs qui s’en allèrent, voguant, chercher la pluie et le beau temps. Les femmes mirent à sécher, sur des pommiers sauvages, des brassées d’herbes qui serviraient ensuite à joncher les sols de terre battue, et à héberger d’épouvantables réserves de pupes de mouche mais c’est l’époque qui veut ça.

(Page 16, chap. Un ange nommé Dégage)

  • Dans votre clan de quades, vous choisissez une héroïne.

Yapluka lui trouver un prénom. Quels prénoms portait-on en Europe de l’Est, il y a 1500 ans, hm ?

J’ai trouvé ça .

Et ça a donné ça :

Une des jeunes femmes, nommée Cordane, posa à terre son nouveau né, le temps d’affûter sa faucille.

(Idem)

Elle aurait pu s’appeler Toktu ou Crome, bien sûr.

  • Dans les Carpates, votre second héros décide de se mettre à la chirurgie par les plantes.

Yapluka savoir quelles plantes soignent l’urée, la cellulite ou les hémorroïdes.

J’ai trouvé ça .

Et ça a donné ça :

Compatissant aux douleurs qu’il connaissait, il s’attachait surtout à soulager tristesses et chagrins, abusant du tilleul et de la valériane, de l’aspic et de la noble épine, de la ponchirade et de la salsepareille (laquelle rend impuissant mais l’Angelot se souciait peu des plaisirs qu’il ignorait). De la survie des corps il se foutait, car il trouvait les humains laids et souffreteux et ne voyait pas l’utilité de s’acharner à leur conserver un fardeau pareil, une fois passées les rigolades de l’adolescence.

En clair, il commença par noyer tous ses patients de plus de vingt cinq ans et prit pas mal d’étrons vengeurs sur la tête. Il crut régler le problème en se contentant de leur prescrire massivement de l’essence de coquelicot (cousin toxique du pavot), ce qui avait au moins le mérite de faire des morts rapides au sourire idiot. Puis, comme sa prêtresse insistait lourdement tout en ôtant à la louche les merdes qui flottaient à la surface de l’eau, il mit au point un brouet infect à base de gui, de pucelage et de frêne, de barbe de chèvre et de pied de bouc, plus quelques feuilles de marronnier, de la menthe et une queue de renard. Le tout était censé guérir à la fois la goutte, l’hypertension, les rhumatismes, les problèmes de veine et de digestion, la fatigue osseuse, l’urée et la cellulite, si on avait le courage de la boire, et l’Angelot s’y tint : il n’aimait à soigner que les enfants.

Les affections infantiles de l’époque étaient simples : maladies de peau, atteintes des voies respiratoires et infections purulentes. Les gamins partaient de la caisse en se grattant, jusqu’à ce qu’une plaie bénigne tourne mal et les fasse crever de fièvre. L’Angelot prescrivait donc invariablement des inhalations de gommier bleu avec des onguents de tête de moineau. La semaine suivante il passait au pas d’âne en tisane et au bouillon noir en friction, puis à l’angélique en fumigation et au millefeuille en cataplasme, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’une coupure s’envenime. Il envoyait alors sa prêtresse cueillir du thym et de l’aronce qu’elle pilait en pansements, et du saule par wagons. Et si le malade revenait deux jours plus tard encore moins vaillant, l’Angelot repassait miséricordieusement au coquelicot et rideau.

(Page 22, idem)

Les prescriptions de l’Angelot sont rigoureusement exactes. Du moins au début du paragraphe. Parce qu’à la fin, j’ai mis n’importe quoi. N’allez pas avaler ça.

  • Votre héros part explorer l’Ouest, où il rencontre les celtes. La documentation devient plus facile, il y a carrément une celte ring sur le net.

Entre autre, ça a donné ça :

L’Angelot fila plein ouest, vers le soleil, le plus loin possible. Quand il n’y eut plus que la mer au dessous de lui, il se dit qu’il était peut être allé trop loin et rebroussa chemin. Il se mit en vol stationnaire au dessus de la côte, déplia ses fines antennes mentales et écouta : il y avait de l’humain, là dessous. Du paisible, du guerroyant, et de l’officiant. Du croyant. Climat clément, jolies filles, composite bizarre de vieilles et de nouvelles religions. Odeur de sang aussi, et d’invasion. L’Angelot affûta son ouïe : le cri des carnyx, ces bizarres trompettes coudées, le gémissement d’un condamné enterré vif au pied d’un arbre, la rumeur d’une messe en plein air, des chants autour de grands feux odorants, le ronronnement de villages vastes, paisibles et fortifiés, où ronflaient les forges et les ivrognes. Des esclaves qui trimaient dans des mines de galène. Une femme qui tressait des branches de clématite pour en faire un panier – et l’Angelot entendait cliqueter les perles de verre rouge de ses bracelets sous ses manchettes de lin bleu vif. Un artisan itinérant qui se faisait courser par une ourse migraineuse et abandonnait sa boite à outils pour courir plus vite. Une vierge en bois noir promenée autour d’un champs et sa procession d’adorants. D’étranges idées sur l’âme des animaux. Qui lui rappelaient les quelques Cotinis qu’il avait eu l’occasion de soigner, là haut, dans sa source carpathique.

En clair, des Celtes. Romanisés, puis christianisés, bientôt ratatinés par les Vikings, mais des Celtes quand même. Adeptes des sources, des dépôts de bijoux au fond d’icelles et de thérapie par les plantes. Thérapie assez hasardeuse d’ailleurs, pour autant que l’Angelot avait pu en juger au contact de la tribu celte cotini : ils empoisonnaient leurs femmes enceintes en les gavant de baies de sorbier, dans l’illusion jamais déçue que cette saloperie faciliterait l’accouchement, achevaient leurs malades avec des infusions de gui sans en tirer davantage de conclusion, et se collaient des indigestions de pommes en espérant vainement devenir plus intelligents. Puis trafiquaient des cocagnes de guède bleue avec une avidité que ce colorant baveux ne méritait pas.

(Page 27, idem)

  • Vous voilà à la cour du roi Arthur. Où vous découvrez que la douce reine Guenièvre ne s’appelait pas Guenièvre et qu’elle n’était pas douce du tout.

Et ça a donné ça :

La nuit de noces fut sauvage.

Quand il en émergea, couvert de bleu et parfaitement amoureux, Artus était lié pour la vie à une reine picte presqu’aussi haute que lui, pas beaucoup moins large, et à peine moins commode. Tous les jours Guenwar courait à matines, écoutait l’office avec ferveur puis, dès l’ite missa est, s’en allait couper la tête de quelques ennemis pour augmenter sa collection. A cet effet, elle s’était fait fabriquer une immense table ronde sur laquelle elle alignait les chefs préalablement marinés dans la saumure. Une équipe de thanatopracteurs était chargée de les coiffer et de les remaquiller de temps à autre, aux couleurs de la vie, mais elle ne laissait personne d’autre qu’elle enfoncer dans les orbites creuses des pierres précieuses multicolores. L’ensemble la faisait beaucoup rire, pour des raisons qui échappaient complètement à tout le monde, et elle prenait souvent ses repas à la table ronde, repas pendant lesquels elle donnait ses audiences. Autant dire qu’on ne la contrariait que rarement.

(Page 69, chap. Cigüe et qualité de vie)

  • Reste à habiller Guenièvre. Jean ou tee-shirt ? Ringrave ou vertugadin ?

J’ai trouvé ça .

Et ça a donné ça :

Forêt de Salisbury, 514. Assises en rond sur un carré d’herbes sacrées, sous un dôme magique de beau temps qui trace un bizarre cercle azur dans le ciel gris de pluie, les quatre fées causent chiffons. Mais vraiment : chiffons. C’est à dire qu’elles piochent dans un amas de hardes usagées, tordent le nez, émettent des Tu crois que et des Faut y croire, puis claquent des doigts et le haillon se transforme en

– NoOn, Babine ! C’est très joli, ce dégradé pastel, mais les humains ne connaissent que le vert cru, le rouge qui arrache et le bleu qui pète. Puis les manches ne sont pas assez longues, le confesseur royal va faire un malaise.

– A ton aise. Et clac ! Encore un hargaus engonçant vert salade ! Je vais mettre un peu d’orfroi par ci par là, sinon je vais finir par m’ennuyer…

Avec force claquements et grattements de nez, les fées transmutèrent le tas de haillons en une pile de chemises de chanvre écru (« Pas de mousseline, Babine, ça n’existe pas encore par ici »), destinées à être portées sous autant de cottes de lin violemment colorées et brodées, destinées à être portées sous autant de blials de laine guère plus discrets, destinés à être portés sous autant de mantels en peau de loup ou de castor plus ou moins retournée. Calmebloc vérifiait fréquemment les œuvres de ses voisines, et ne pouvait pas se retenir de frimer un peu :

– Ah non, ça c’est pas un peliçon : c’est plutôt une aumusse tendance cuculle, ton truc.

– Bon, ben si t’as plus besoin de moi, parce que j’ai le philtre à finir, soupira Babine-Babine.

– Ca ira, merci. Pétrol, tu m’aides pour la fin ?

– Ah parce que ça n’est pas fini ? béa Pétrol’Kiwi, qui disparaissait presque complètement derrière le tas de vêtements bariolés.

– Manquent les coiffes, les escoffions et les aloières.

– Hein ?

– Petits bonnets, gros bonnets et pochons. Couverts de cabochons, si possible, les pochons.

(Page 71, chap. Cigüe et qualité de vie)

  • De 1000 à 2000 :

Le net abonde en informations sur l’Inquisition, avec notamment le délicieux Inquisitor, empli d’historiettes charmantes et de gravures curieuses.

  • Pour ce qui est du Canon 27, édit papal qui marque les débuts de l’Inquisition, vous pouvez voir que je n’ai pas menti d’une syllabe :

1179. Les vieux murs roses du palais du Latran n’avaient pas connu pareille presse depuis…

Depuis le dernier concile, voilà tout, songea Sa Sainteté Alexandre III en traquant une puce sur son poitrail ridé. Archevêques, primats et patriarches s’ébattaient entre les antiques murailles, traînant derrière eux une valetaille que le vieil Alexandre estimait de médiocre niveau spirituel, et des gens d’armes encore en dessous de ça mais eux, c’était leur métier.

– … la discipline ecclésiastique se contente, il est vrai, du jugement des clercs et n’a aucun besoin de peines sanglantes…

Le vieil homme remonta sa pelisse papale sur ses genoux et tendit sa jambe goutteuse vers le feu. Imperméable au bruit, à la fatigue de l’heure et au froid qui sourdait des pierres énormes, Gratien, le jeune secrétaire pontifical, continuait à arpenter la pièce en pontifiant :

– …mais certaines personnes sont amenées à s’occuper du salut de leur âme par la crainte des peines temporelles…

Cet imbécile n’a pas l’intention de me resservir tout le Canon vingt sept, quand même ? bailla le vieux pape.

– … comme, en Gascogne, continuait Gratien de sa voix de vinaigre bouilli, ainsi que dans les environs d’Albi, de Toulouse et autres lieux, l’absurdité des hérétiques appelés tantôt cathares, tantôt patares et publicains, s’est accrue de telle sorte qu’ils n’exercent plus seulement en secret leur malignité…

Si, il a… rebailla Alexandre. Il régnait depuis vingt ans.

Vingt longues années.

Deux décennies pendant lesquelles il avait connu l’exil, quatre antipapes, la prise de Rome et une peste monstrueuse, laquelle avait eu le bon goût de décimer essentiellement la soldatesque mal lavée de ce bâtard de Barberousse. Qui était finalement venu, battu à plate couture et toute honte bue, faire acte de soumission auprès du Saint Siège avec le nez le plus tordu de mémoire de Pape face à un nez d’Empereur.

Ca faisait juste deux ans, et Alexandre se sentait fatigué.

– …mais la proclament ouvertement et pervertissent les gens simples et faibles…

Gratien maîtrisait le Decretum sur le bout des doigts et rêvait de belles bulles magnifiquement argumentées, Alexandre III ne jurait que par le Decretum et avait déjà émis plus de bulles qu’un jacuzzi de bordel, l’un était donc ravi de prendre le relais de l’autre qui ne demandait qu’à le lui laisser.

– … nous prononçons l’anathème contre eux !

A condition, bien sûr, qu’il ne vienne pas à l’idée dudit Gratien de faire de l’ombre au pouvoir temporel du vieux pape. Sur ce point, Alexandre ne nourrissait aucune inquiétude : le jeune moine n’avait ni les appuis, ni la fortune, ni la famille, ni la poigne, ni la moindre crapaudine anti-poison nécessaires. En fait, il était exempt de tout défaut.

– … tous les fidèles doivent s’opposer énergiquement à cette peste et même prendre les armes contre eux…

A l’exception de cette quotidienne tendance à se gargariser de ses propres mots, mais le vieil Alexandre durcissait de la feuille et il préférait écouter ce fatras que d’avoir à le rédiger.

– … les biens de ces gens seront confisqués et il sera permis aux princes de les réduire en esclavage !

(Page 114, chap. Rafale de bulles)

  • Pour ce qui est du massacre des cathares, j’ai lu ça.

Et ça a donné ça :

1209. L’Archange et l’Angelot marchaient dans Béziers. Ou plus exactement ils pataugeaient dans le sang comme deux vendangeurs dans une cuve à raisin, ivres, titubant et stupéfaits :

– J’l’avais pas dit ? J’l’avais pas dit ? braillait l’Archange en se rattrapant à son compagnon qui tanguait. Les maisons dégueulaient des cadavres, des rubans de tripes s’entrecroisaient d’une fenêtre à l’autre, des soleils de cervelle explosée dégoulinaient sur les murs chauffés à blanc par le soleil de midi, et l’odeur était quasiment compacte. L’église Sainte Madeleine ressemblait à une orange sanguine pressée. L’Angelot s’arrêta :

– Combien, là dedans ?

– Six mille ? Sept ? Rien que dans cette église, hein ? Et tout à l’épée, hein !

– Et en tout ?

– Dix mille ? Trente ? Chiens non compris.

(Page 122, idem)

  • Après 2000 :

Visuellement, les cités satellitaires sont sorties tout droit d’une autre tête que la mienne : celle de Manchu. C’est la vue qu’on a depuis Leptus :

D’allure, Leptus est la plus monstrueuse descendante de l’antique famille des roues de vélo et elle tourne lentement sur son moyeu, sa carcasse gigantesque grinçant dans les vents solaires. Un ascenseur sol-cité, fin comme un cheveu de géant, la relie à la planète mère et des myriades de navettes petites et grandes nouent autour de son ossature blanche leurs boucles paraboliques. Sur le noir épais de l’infini, elle brille d’un éclat sidérant de diadème, de crâne ou d’explosion nucléaire.

(page 183, chap. Toutes les étoiles à cinq minutes à pied)

  • Le dernier problème pénible auquel j’ai été confrontée, a été le suivant : comment s’exprime, comment s’équipe un géographe du XXVème siècle lâché dans une réserve écologique ?

J’ai trouvé ça.

Et ça a donné ça :

Je suis repassé à ma consigne pour prendre du matériel (un vieux casque de rando, mon presse-spécimens, des seringues à graines et un analyseur ADN tombé de la navette) […] La journée est avancée, grise, bruineuse, je glisse quelques centimètres au dessus de l’herbe mouillée. Flore de vallon froid, érables et fausses-renoncules, le charme triste des paysages montueux dans la brume. Vraies renoncules à tête d’or, violettes, recoins de mousse, des corneilles dans les grandes frondaisons. Le vent descendu des hauteurs sent la neige et la chlorophylle. Je m’arrête pour filmer quelques fauvettes qui s’ébrouent sous la strate arbustive, gratouille l’écorce d’un chêne sessile à la recherche d’insectes phytophages, le nez rouge et le cœur réjoui.

(Pages 200 et 205, idem)

Visuels de référence

Vous trouverez la bibliothèque inquisitoriale ici, et la tête des papes Innocent III et VIII ici, celle de Martin Luther , et celle de Bram Stoker .

Quant à la Sthéno de Yann Minh, elle est . Et puis, il y a Calin ! Calin Alupi.

Imaginez que vous avez 25 ans en 2400, et qu’avec votre copine Délusion, vous regardez une vidéo tournée dans un château, une vidéo toute fraîche de la veille :

C’est quoi, ça ?

– Un tableau, soupire Délusion. Elément décoratif intérieur peint à la main.

– De qui ?

– De lui (Gros plan sur un habitant, assis au bord d’un chemin de ronde, qui contemple le paysage trempé. C’est un adolescent couvert de taches de rousseur et de lividités cadavériques, vêtu d’un costume d’arlequin déchiré et d’un boa de synthèse d’excellente facture. Est-ce que les mutahés rêvent de serpents électriques ? La ressemblance avec le portrait est frappante.).

– Non, je veux dire…

– De qui ? Calin Alupi. Impressioniste roumain. Surtout pastelliste, mais pas mauvais à l’huile. 1906 – 1984.

Je me tourne vers Délusion. Qui achève avec un sourire idiot :

– Spécialisé dans les natures mortes. Hi hi.

(Page 199, chap. Toutes les étoiles à cinq minutes à pied)

Un tout petit exemple du travail à l’huile de Calin .

Textes de référence

L’Angelot trimbala le Marmot d’un bout à l’autre de la Terre Plate en lui chantant tous les psaumes qu’il connaissait. Il finit par se l’attacher sur la poitrine, dans un petit sac en laine d’agneau. Si limitée que fut la capacité d’apprentissage du Marmot, dont le développement était définitivement arrêté à l’âge de moins une minute, il fut bientôt évident que Je languis après Toi, mon Dieu lui arrachait des hurlements perçants, que Il a créé les grands luminaires lui donnait des convulsions, que Tu es mon bâton et ma houlette le faisait baver et que Mon Rocher, ne sois pas sourd l’incitait à froncer le nez en tirant la langue.

Ces psaumes existent, un exemple .

Et encore, l’Angelot aurait pu chanter Il fait bondir comme un veau le Liban .

 Voici la première page

Un ange nommé Dégage

Quelque part dans le ciel éternellement bleu, loin au dessus de la Terre encore immensément plate, au bord d’un nuage doré par l’aube…
Un angelot radieux, campé sur un petit rebond de vapeur d’eau, une lyre d’or à la main, saluait le soleil levant :
– Ah… Aaah… hm. Aaaaah !
Il tripota les clefs de sa harpe, puis :
– Tu es mon bergeeer…rhm… et la lumièèère du monde… et à chaque ôôôbeu qui nait… je chante Ton nooom…
– Dégage !
Bonk.
L’Angelot tomba brusquement assis sur son matelas de nuage, sonné par un jet d’auréole. Il frotta l’arrière de son crâne à travers ses cheveux dorés, puis leva deux yeux insondablement innocents vers le cumulus du dessus : debout au pied d’un gigantesque arc de brume, hiératique et martial, un archange furieux le compostait du regard. Ses deux ailes gigantesques brassaient lentement l’air bleu infusé de cristaux glacés. L’Angelot se releva, défroissa son aube blanche, ramassa sa lyre, puis regarda à nouveau l’Archange.
Comme il n’était jamais descendu sur Terre, il fut incapable de mettre un nom sur ce qu’il vit fulminer, acide et brûlant, dans les pupilles limpides. Mais comme il n’était pas bête, il décolla sans demander son reste et plongea vers le soleil, le plus loin possible.

Ces deux là ne devaient pas se revoir avant…
longtemps.

L’Archange replia ses ailes et claqua des doigts : l’auréole revint docilement se poser au creux de a main bizarrement griffue. Il la revissa sur sa tête en grommelant :
Peux plus les blairer, ces petits salopiots…
A la réflexion, il ne pouvait plus blairer grand chose. En tout cas pas les psaumes. En tout cas pas de si bon matin. Il balaya de son regard haineux le magnifique paysage blanc, leva la tête vers le ciel rayé de cirrus qui, à cette altitude, virait à l’outremer. Sur sa droite, un énorme cumulo-nimbus champiforme s’approchait en broyant des blocs de glace dans son ventre obscur.
Va faire un temps de chien, en bas. Bien fait !
L’Archange était mal embouché, même pour un archange. Mais il n’était pas le seul à ruminer dans les hauteurs. Depuis que Dieu buvait, ses cohortes divines avaient dû dire adieu à toutes les guerres angélo-diaboliques. Plus un seul jihad, pas l’ombre d’une croisade : des cuites.
L’Archange avait toujours énergiquement refusé ne serait-ce que d’essayer : il avait vu de splendides Maîtres de Guerre sombrer dans l’alcoolisme tout casqués. Ce qui, à défaut d’autre chose, leur fournissait un récipient pour vomir.
Résultat, la Terre était devenue un champs expérimental pour chérubins désœuvrés, diablotins mal encadrés et une flopée de sortilèges retournés à l’état sauvage.
– Tout fout l’camp, marmonna l’Archange en tirant sur les manches immaculées de son aube.
Il aperçut en contrebas, à travers une trouée du tapis vaporeux, l’ombre verte de la Terre.
Tout foutait le camp, et d’abord la ferveur. Quand on trouve chaque matin un séraphin dans sa huche et un démon dans sa bouilloire, le respect se perd.
Et la ferveur.
La Foi.
Le Sang des Anges.

Que la Foi parte en sucette depuis que Dieu s’était mis à boire se lisait sur les anges comme dans un livre.
D’abord, quand on fait partie des Elus, appelés à chanter pour l’Eternité les Délices de l’Amour Divin, on ne pratique pas le lancer d’auréole à vue.
On n’est même pas censé en avoir l’idée.
Mais il y avait plus inquiétant.
L’Angelot était beau comme un… ange, évidemment, avec un physique gracile de prépubère, mais il avait un visage anémié, voire asthénié, que l’altitude n’était pas autorisée à expliquer.
Quant à l’Archange, en sa magnificence il avait quelque chose d’un chat. Quelque chose dans le nez, certes, et dans les oreilles, et dans l’efflanqué. Mais dans le coup de patte, aussi.
Et dans le regard, avant tout.
Le terme qu’on cherche est férocité.

La suite est et la version poche est .

4 comments for “Merlin l’ange chanteur

  1. Tristan Ch
    20 avril 2014 at 19 h 35 min

    Ce livre est un véritable trésor. Je l’ai depuis sa sortie et j’aime beaucoup le relire encore et encore. Il y a tellement de subtilités et de petits passages amusants qui apportent beaucoup de fraîcheur, un équilibre mené avec brio entre la structure historique et l’humour caustique.

    De grands moments et beaucoup de rire grâce à cet ouvrage, un grand merci, vraiment, je ne le quitte plus.

    • Catherine DUFOUR
      22 avril 2014 at 9 h 54 min

      Merci ! De tous mes livres, c’est celui qui m’a demandé le plus de travail. C’est aussi celui que je préfère.

  2. Tristan Ch
    22 juin 2014 at 4 h 20 min

    Franchement, je viens de le relire et certains passages comme celui du bossu au début me font toujours autant rire. J’ai recommandé la lecture à plusieurs amis. C’est également un de ceux que je préfère avec la seconde partie du livre : L’immortalité en moins de six minutes  »

    On ressent bien à la lecture qu’il y a un travail derrière, mais merci, vraiment, ce livre ne quitte pas mon chevet depuis sa sortie.

    • Catherine DUFOUR
      22 juin 2014 at 14 h 15 min

      Merci, vraiment, aussi. C’est un livre qui a été complexe à écrire.

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