#Porte_jarretelles [blog] Tous les noms ont été changés

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[nos amis les gens] Les jolies années 90

(une crêperie)
Malta N : Ah, les années sida ! J’avais 25 ans, mon petit ami était séropo, j’allais régulièrement au centre de dépistage de la rue de Ridder, dans le 14ème arrondissement de Paris. C’était exotique. C’est là que j’ai compris qu’il y a deux races de médecin : les très bons et les très mauvais.
Une fois, j’y suis allée pour demander des conseils sur les précautions à prendre, les vaccins à faire. Je prenais mon rôle de sérodivergente très au sérieux. Le premier médecin que j’ai vu m’a dit sans ciller : « Ca ne m’intéresse pas de vous conseiller parce que si vous restez avec ce garçon, c’est que vous avez envie d’attraper le sida, on ne sait pas soigner le sida et les gens qu’on ne peut pas soigner, ça ne m’intéresse pas. » Non, je n’ai pas eu le réflexe de répondre : « Qu’est-ce que vous foutez dans un centre de dépistage ? » J’ai répondu « Glp » et j’ai tourné les talons. Je suis allée voir le médecin du bureau d’à côté. Une nana géniale ! Elle m’a filé une liste de vaccins à faire, ensuite elle m’a demandé : « Et pour le sexe, vous vous en sortez comment ? » Euh. Elle m’a parlé capote goût fraise, limitation des pénétrations, jeux sexuels, massages et autres léchouillages tout en se marrant. C’était surréaliste. « Vous savez, ça peut être très drôle de s’enduire de confiture et de se lécher partout, et c’est totalement safe ! » Nous sommes tombées d’accord que la confiture, c’est plein de morceaux, que le miel, ça colle et que le nutella, ça fait caca. Elle m’a aussi parlé dessous chics, pas noirs parce que ça fait vulgaire, pas blanc parce que c’est salissant, plutôt rouge parce que c’est gai. Tout ça en hurlant de rire. Je suis sortie de là avec une ordonnance longue comme ça : vaccin contre la méningite, vaccin contre l’hépatite, une bombe de chantilly et un porte-jarretelle rouge.
J’ai foncé tout droit dans la plus proche pharmacie et j’ai encore eu la chance de tomber sur une pharmacienne géniale. Elle m’a expliqué en riant comment me piquer parce que c’était un peu urgent, quand même : mon mec avait déjà l’hépatite et il a déclaré la méningite peu de temps après. Encore aujourd’hui, je sais tout sur la sous-cutanée et l’intramusculaire.
Je suis rentrée chez moi et j’ai fait mes deux vaccins à l’arrache, à travers mon jean. Le lendemain, j’avais une pizza sur chaque cuisse, haha ! Bon, c’est comme ça que je suis encore en vie, n’empêche. Je n’ai rien attrapé. Ni le sida, ni aucune affection opportuniste, rien ! A la longue, quand j’allais rue de Ridder – parce que les capotes, ça pète souvent, surtout celles goût fraise – les infirmières faisaient cercle autour de moi, tellement elles étaient contentes d’en trouver une qui vivait avec un séropo sans séroconverser. J’avais mon petit succès. Après, je suis allée militer chez Act Up, où j’ai appris que la seule façon de ne pas mourir en silence, c’est de vivre en hurlant. « Act Up en colère, le sida c’est la guerre ! » Ah, toute ma jeunesse… C’était horrible. Je dois encore l’avoir, le porte-jarretelle rouge.
Malthus N. : A quand la capote goût bite ?

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