Le cahier trouvé à Astarojna

Le cahier trouvé à Astarojna

in revue Galaxies n°5, 2009

Celle là est un fantasme sur l’invasion, réelle, des eaux douces russes par les silures.

 

Ca y est, je les ai vus. La pluie s’est arrêtée, je suis sortie fumer une cigarette sur le premier pont. Le roulis me barbouillait le coeur, j’ai jeté ma cigarette dans l’eau. Et c’est là que j’ai vu leurs horribles têtes de chat écailleux. Une caricature monstrueuse, avec des tentacules vertes pour moustaches, une mâchoire de requin et d’atroces yeux exorbités de rat, est sortie de l’eau, a gobé mon mégot et replongé dans un grouillement d’anneaux serpentiformes. Un silure.

Je me suis penchée tant que j’ai pu par dessus le bastingage, et j’ai eu l’impression que tout ce que cinq minutes avant j’avais pris pour le flux et le reflux de la houle, pour le reflet verdâtre du ciel dans les eaux sales et agitées du port, était en fait un banc entier de silures ! Des milliers d’anguilles énormes ondulant flanc à flanc… il y en avait, il y en avait ! Aussi loin que portait mon regard à gauche, à droite et tout droit ! Il y en avait de quoi traverser le lac à pied sec sur leurs dos glissants, de quoi nourrir toute la Karélie pour l’hiver, de quoi dévorer tous les insulaires et les ouvriers de Priamagorod !

Je me suis redressée, j’ai regardé la ligne pisseuse du couchant en clignant des yeux. Je me suis penchée à nouveau : il n’y avait pas la queue d’un silure, seulement les traces huileuses d’un crépuscule minable dans les profondeurs de l’eau noire.

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