L’accroissement mathématique du plaisir

En souvenir d’années de concupiscence effrénée passées dans des musées, devant des tableaux qu’on n’a même pas le droit de dévorer.

Kluwer avait créé Yin. Bien sûr, les modalités fonctionnelles qui avaient, en grande partie, fait le succès de l’érogiciel étaient dues aux calculs des ergonomes de Desreal Ltd, la société qui avait financé le projet. Mais on n’avait retenu que le nom de l’auteur du décor. Elsevier, cadre de la branche Astro de Desreal, avait rencontré Kluwer lors de l’orgie d’inauguration, ou plus exactement Elsevier, le bas ventre à sec et les veines dilatées par les endorphines, avait passé deux heures à accabler Kluwer de remerciements délirants et de bourrades affectueuses, jusqu’à ce que ce dernier lui casse la gueule.
Bizarrement, ils étaient devenus amis.
Mais même Elsevier avait fini par se lasser de ses plongées frénétiques en Yin, pourtant élu « plus monstrueux template sexuel du système ». C’était un labyrinthe rouge, un amas de viscères aux parois brûlantes, pulsantes, dans lesquelles s’ouvraient ou d’où jaillissaient, selon les goûts, des unités de services parfaites : annelées, mouillées, pressantes comme un poing. Sous les pieds nus des joueurs le sol écarlate se froissait, dérapait comme une muqueuse. Les caresses envahissantes d’innombrables tentacules se dénouant dans l’ombre pourpre, l’angoisse diffuse d’être finalement digéré par les énormes boyaux contractiles, la sensation d’étouffement que provoquait l’atmosphère tropicale, saturée d’odeurs de sang et de coquillage cru, participaient au plaisir – d’après les adeptes.
– On finit par se faire chier partout, déclara Elsevier sans aucune amertume.

Pour ceux qui ont lu la nouvelle : voilà la Vénus de Cnide, et la Génitrix.

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