La Recoleta [texte intégral]

recoleta

Nouvelle inédite

A Simon et Maria-Laura Martin, à Buenos Aires.

 

– Vous habitez dans le coin ?

En espagnol dans le texte. Voix féminine. Question idiote. Avec mon short fluorescent, mon appareil-photo et mes coups de soleil, j’étais une caricature de touriste.

– Jusqu’à demain matin.

De touriste bilingue. La jeune fille sourit. Elle était petite, maigre, et toute mignonne dans une grande robe blanche à dentelles. Un chapeau de paille constellait de pièces d’or son visage pâle aux grands yeux cernés.

– Je m’appelle Debbie, dit-elle. Et vous ?

– Cendrine.

J’appris que, malgré son prénom, elle était bien native de Buenos Aires, qu’elle étudiait la littérature sud-américaine et qu’elle aimait se promener au soleil en mangeant des glaces. Nous avons marché un moment côte à côte dans les larges avenues brûlantes. Elle sentait fort, une odeur un peu corrompue, comme si elle s’était inondée de vanille en sortant d’un lit crasseux.

– Connaissez-vous l’ombou, Cendrine ?

– Le quoi ?

– C’est un arbre très vieux et très large, si large que son feuillage recouvre toute une place. Voulez-vous aller y boire une horchata avec moi ? Et puis, il y a un très bon glacier.

Je voulais, mais je ne pouvais pas. J’étais désolée, parce que les glaces argentines sont les meilleures du monde, servies dans des cornets somptueux, en gaufre épaisse trempée dans le chocolat et poudrée de sucre. Je donnais rendez-vous à Debbie le lendemain, même endroit, même heure. Elle me parut encore plus déçue que moi. Je tendis la main, elle l’effleura rapidement de la sienne. Ses doigts étaient secs, d’une vilaine couleur de bronzage verdi, et griffus. Ils sortaient comme des reproches de ses longues manches empesées, un peu douteuses.

Je retrouvais mon amie Maria à la facultades de Lenguas Vivas, avenida Sarmiento, dans le quartier de Palermo. Elle sourit en me voyant, descendit d’un pas vif le perron de l’Universidad, ses longs cheveux sombres dansant sur ses épaules nues. Je l’embrassais. Elle sentait bon, elle ; une odeur de linge frais et de peau moite. Je lui parlais de l’ombou, elle trouva l’idée excellente et m’y emmena.

L’ombou est un arbre en effet, un arbre unique aussi gros qu’une forêt. Ses branches musculeuses et noires, soutenues aux coudes par des étais, étendent un feuillage vernissé de part et d’autre d’une immense place sur laquelle s’ouvre le cimetière de la Recoleta. A l’ombre légère de l’ombou, les glaciers ont installé des petites chaises sur lesquelles les argentines discutent en suçant d’évanescentes cathédrales de sorbets. Des touristes entrent et sortent du cimetière et Maria, bon guide, se lance dans un historique de la Recoleta.

– La Recoleta était le cimetière du quartier jusqu’en 1880, l’année de la grande fièvre jaune. Il y a eu tant de morts qu’on a dû ouvrir un autre cimetière, au nord : la Chacarita, le plus grand pourrissoir du monde ! Et la Recoleta est devenu le cimetière des riches. Un reposoir de luxe.

Une vieille argentine délaisse sa coupe transpirante et se tourne vers nous en faisant grincer les pieds de sa chaise :

– Ce n’est pas un reposoir !

Elle regarde à gauche et à droite, se penche :

– Il y a des morts qui en sortent. Je les ai vus se promener sous l’ombou, le soir.

Maria aussi se penche, et enchaîne à mi-voix :

– Oui, je sais. On les reconnaît à leur figure parcheminée, et aux grandes dentelles dont ils s’habillent, prises sur les autels.

– Oui, et puis à ce qu’ils sentent fort, la momie et le bois sec.

– Et ils saignent les passants ?

Les deux femmes me regardent d’un même air choqué, et haussent les épaules en même temps :

– Mais non. Ca se saurait. Et ce serait mauvais pour le tourisme.

– Alors, qu’ils se promènent, si ça les occupe, dis-je, fataliste.

Maria écarquille ses yeux et ses doigts :

– Imagine que, pour un vivant, il ait mille morts en marche ! Puant, hébétés, affreux, pointant leur nez sec au dessus des bonbons des kiosques, passant leurs doigts de cuir sur les vitrines et dans les cheveux des enfants. Des flots compacts de cadavres bloquant le trafic des taxis et des collectivos ! Imagine les derrière toi, chuintant comme de gros cafards…

Je grimace :

– Eh bien, qu’ils ne se promènent pas.

– Certains d’entre eux le font, pourtant.

– Pourquoi pas tous ?

– Parce qu’un caveau de famille, c’est comme une maison de famille. Tu as le droit d’en sortir, pourvu que tu ramènes à manger à la maison. Mais si tu ne ramènes pas régulièrement une bonne pièce de gibier : Crac ! La clef du caveau.

– Ah, la famille ! conclut la vieille. Je m’exclame :

– Mais alors, ils saignent bien les passants !

– Pas les passants : seulement quelques bons gros touristes, assure Maria. Et elle éclate de rire.

Maria et moi nous promenons à la Recoleta. Les mausolées sont très vastes, très blancs et abondamment vitrés. A travers les baies on voit de charmants salons mortuaires, des autels garnis de fleurs et de nappes empesées, des jardinières bouturées, des fauteuils moelleux, des piles de cercueils en bois clair (des cercueils moulurés, vernis, ferrés d’argent, incrustés d’ivoire) et de coquettes urnes funéraires sommées d’une Chantilly de cuivre. Nous rions beaucoup, toutes les deux. Sans même chercher, je trouve : Debia Boulnes y Pereyra, QEPD. Un chapeau de paille est posé sur l’autel.

Le lendemain, à la même heure, j’ai regardé Debia m’attendre sur un banc de la Plasa de Miserere. Elle tenait entre ses griffes une boite bleue remplie de cold cream, et en passait de temps en temps sur son visage. Au bout d’une demi-heure elle s’est levée, et a abordé deux touristes hollandais. Ils ont discuté un moment ; Debia riait, ses poings enfoncés bien à fond dans ses poches, à la manière d’une petite fille, levant son nez clair sous son grand chapeau de paille. Ensuite, elle les a emmenés vers l’ombou et je suis allée voir la Chacarita.

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