Euh [texte intégral]

Euh

Nouvelle inédite

A Jeannique, et au bureau 723.

 

Ca a commencé comme une tempête dans une bouteille. Tous les jours, en remontant du self, Jeannick ramenait une petite bouteille d’eau minérale en plastique vert qu’elle buvait dans l’après midi. A l’époque, j’étais souvent dans le bureau de Jeannick. Nous travaillions ensemble sur une plaquette truffée de photos couleur et de textes soporifiques.

– Euh… regarde, a dit Jeannick.

J’ai levé le nez de mon brouillon : l’eau, à l’intérieur de la bouteille, s’était mise à bouillir. Elle bullait, clapotait et se soulevait. J’ai touché la bouteille, doucement : elle était fraîche.

– A ta place, je ne la boirais pas.

Jeannick a pris la bouteille entre deux doigts et l’a jetée dans la corbeille, sous le bureau.

– Alors, euh… afin d’évaluer le succès de la méthode…

– On pourrait mettre : nous vous proposons une réunion mensuelle afin d’évaluer le succès, euh…

Le téléphone a sonné. Jeannick a décroché, et raccroché brutalement :

– C’était qui ?

– Ça m’a embrassée !

– Hein ?

– L’écouteur a fait smack et le euh… le parleur m’a embrassée !

J’ai décroché le téléphone : sur l’écouteur, à la place des petits trous, il y avait une oreille et sur le euh… parleur, une bouche. Une bouche rouge, de ces bouches en plastique qu’on vend dans les magasins de farces et attrapes.

– Mais c’est une blague qu’on te fait, Jeannick !

J’ai ri.

– Une blague de qui ?

– Euh…

C’est vrai qu’entre Mancini le triste, Victor le dépressif, Cohen le sérieux et le marmiteux Brunet, je ne voyais pas quel collègue aurait pu coller des trucs en plastiques sur le téléphone de qui que ce soit. J’ai tiré sur la bouche en plastique pour la décoller. Elle a fait « Aïe ».

Elle a fait une moue de douleur et dit « Aïe ».

Sous mes doigts, elle était chaude et souple, un peu humide, comme aucun plastique. J’ai raccroché doucement. A ce moment là l’éphéméride, ouvert à la date du jour sur son socle, s’est envolé en battant des pages – comme une mouette. Il a fait le tour du bureau, paresseusement, et il est revenu se poser au dessus de l’écran de l’ordinateur.

– Oh mon dieu, mon dieu, mon dieu, a murmuré Jeannick.

– Je crois qu’il est temps de sortir.

J’ai lentement reculé mon fauteuil, Jeannick aussi. Alors, telle une volée de canards, les DVD ont glissé hors de leur bac. Nous les avons regardé danser dans l’air à la queue leu leu. Puis ils se sont collés au plafond, pendouillant à la façon de chauve-souris.

– Mon dieu, mon dieu, mon dieu…

Sur l’écran allumé, le texte a basculé, laissant place à une myriade de petits poissons frétillants.

– Tu as changé ton économiseur d’écran ?

– Non.

J’ai regardé le taille-crayon et le tube de colle s’animer, sautiller sur la table et se mettre à discuter. On n’entendait rien mais à la façon dont ils se tenaient l’un devant l’autre en oscillant, ils discutaient.

– Mais c’est quoi, ce truc ? souffla Jeannick.

– Poltergeist ? Ca s’appelle poltergeist.

– Tu crois qu’il y a eu un meurtre dans ce bureau ?

– Pas à ma connaissance.

Le clavier de l’ordinateur s’est mis à cliqueter sur un rythme jazzy. La règle graduée, tournant sur son axe, jouait les ventilateurs et la désagrafeuse courait en jappant derrière le stabiloboss. Un gros feutre rouge à l’acétone a commencé à tracer des arabesques sur la paroi amovible du bureau. L’agrafeuse a glissé hors du tiroir et s’est mise à agiter les mâchoires dans ma direction en grinçant.

– Euh… je crois qu’ils se foutent de notre gueule.

– On s’en va ? a gémi Jeannick.

Nous nous sommes dirigées vers la porte à pas très lents.

La porte s’est ouverte toute seule. Jeannick et moi nous sommes regardées.

Nous avons passé la porte très lentement.

La porte s’est refermée, tout doucement.

 

– Ca serait bien que vous veniez voir vous même.

– Tout de suite ?

– Tout de suite, monsieur Young.

Young nous a dévisagées. Puis il s’est levé et dirigé d’un pas ferme vers le bureau de Jeannick. Nous l’avons suivi. Il a ouvert la porte. J’ai glissé un oeil par dessus son épaule : un fauteuil traversait le bureau, posément, à un mètre du sol, suivi par toute une ramette de papier blanc. Une pluie de trombones a crépité contre le vélux. L’imprimante crachait une pluie de confettis, jaunes comme des post-it. On entendait des petits rires depuis le pot à crayons, et des bruits de bulles dans l’ordinateur.

Monsieur Young a refermé la porte.

– Euh… on va prévenir le Directoire.

Je n’étais pas derrière tous ceux qui ont ouvert la porte. Mais je sais qu’ils l’ont tous refermée très lentement, Banzet du Directoire, Vandewelt des Services Généraux, Mancini, Brunet, tous ils ont refermé la porte et dit « euh ».

Jeannick a eu un autre bureau, très calme. Le bureau 723 est fermé à clefs. Nous n’avons jamais fini la plaquette avec les photos couleur. Parfois, quand je passe devant la porte du 723, je colle l’oreille au panneau et j’écoute. Ça rit, derrière. Ça zonzonne, ça bulle, ça discute et ça rigole.

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