Bram Stoker

bramstoker« J’ai eu l’idée de mon Dracula une nuit…

Il effeuilla pesamment des choses banales, le cauchemar de 1890, les trois femmes qui lui mordaient le cou, le plaisir et la peur, le vieux comte qui entrait dans la pièce en hurlant Cet homme m’appartient. Il ne parla pas de ce … froissement d’ailes, dans la nuit.

Ni de la grande fatigue qui le tenait, depuis.

Asthénie, anémie, il connaissait les termes médicaux, grâce aux médecins qui n’y connaissaient rien, et qui parlaient des reins, doctement. Amaigrissement, nausées et vomissements (du sang, parfois), d’autres choses en i comme la tachycardie, et cette pâleur devant sa glace, cette torpeur…

– Un peu de thé ?

– Oui, merci.

– Un peu de sucre ?

– Avec plaisir. On dit, cher Maître, enchaîna la journaliste en reposant sa tasse, que d’innombrables voyageurs se rendent chaque année dans les Carpathes, sur les traces de l’abôminable (c’était une pro, ça s’entendait aux circonflexes) Vlad Dracul. Comme si tout cela était… je veux dire : votre Grand Oeuvre… était authentique. Qu’en pensez vous ?

Il la regarda, pensif. Il y avait des touristes, oui. Et donc un château ténébreux au bout. Une sorte de Loi Naturelle du Tourisme. Et tant pis s’il s’agissait d’une forteresse du XVIIIème siècle ruinée à la massette. Mais il y avait d’autres rumeurs, aussi. Des frissons authentiques le long d’échines indigènes. La silhouette d’un château, un autre château, dont jamais, jamais on n’indiquait le chemin, parce qu’on y entendait des ailes, dans la nuit…

Bram Stoker vira la journaliste avec un flegme anglais, c’est à dire avec une grossièreté que son interlocutrice trouva typiquement irlandaise : il se tut brusquement et se concentra sur le pommeau de sa canne jusqu’à ce que la visiteuse déclare forfait. Elle se déplia dans un grand craquement de baleines soulagées et rangea ses carnets au fond de son réticule en se confondant en remerciements glacés.

Tout ça était terriblement british.

Stoker raccompagna la donzelle à la porte d’un pas traînant tandis que dans leur dos, le couvercle du sucrier se soulevait (crontch crontch). »

(Page 164, chap. Ménage à potron-minet)

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