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Comment un homme méticuleux se confronte à un bébé, soit la créature la moins méticuleuse du monde. Ou « Comment la Vie sera toujours plus foutraque que l’I.A. »

Ainsi, le nourrisson qu’il fallait garder en vie au prix d’une attention de tous les instants s’était très vite transformé en un gros bouddha fortement sonorisé, puis en deux-pattes têtu qui mettait les doigts dans les prises. Plutôt en avance sur son âge en terme de coordination physique (il avait su marcher à dix mois et faire des noeuds aux lacets de son père à treize), Stan avait pris plus de temps pour parler. Cards, les tripes nouées, scrutait avec désespoir la courbe de Gauss de l‘explosion langagière – « Bon sang, la dérivée s’annule à vingt-deux mois ! » – tandis qu’à ses côtés, la bouche remplie de dents toutes neuves, un Stan de deux ans torturait Sophie la girafe en babillant joliment : « Héfigna hafagnagna ? Fougni ! » Ensuite, sans crier gare, le grand bébé pataud avait acquis trois cents mots de vocabulaire dont la moitié n’était pas à dire, poussé un grand coup vers le haut et s’était transformé en maigrichon survolté.

La maison s’était remplie de lotion anti-poux, de pilules d’Arnica Montana 7ch et de légos pointus. Cards, toujours aussi concentré, avait monté L’étoile de la mort (3803 pièces) et la Batmobile (1045 pièces). Pour plus de sûreté, il avait collé les pièces de légo une par une, à la Superglue. Puis il s’était retourné, les doigts pleins de colle, pour constater que Stan avait muté encore une fois. Il était devenu un pre-teen dodu aux grands yeux calmes qui crachait des dents partout.